);

Vers 2/3 ans, mes trois enfants énonçaient des phrases du type :« quacuno busse à la porte » ->qualcuno : quelqu’un : avec absence du l, donc le mot italien n’est pas encore acquis en langue maternelle ; bussare/bussa = frapper/frappe, ici mélange de deux mots des deux langues (phénomène très courant) et le r à la française dit r moscia en italien, alors que tous les autres r étaient bien roulés à l’italienne ; « Mamma sgride » -> »Maman crie », avec un mélange des deux verbes italien sgridare/sgrida et crier/crie…

J’ai pu constater à partir d’une étude sur un corpus de 2000 expressions de 0 à 9 ans, un inversement des racines au niveau du mélange passant successivement de racine italienne complétée par la terminaison française, vivant en Italie, à la racine française avec terminaison italienne à chaque rencontre avec un francophone (par exemple avec les grands-parents) et en contexte à majorité française (après migration en France). Un mélange à l’intérieur des mots qui n’indiquaient que l’acquisition en cours des deux langues, dont une, la française, mineure à tous les niveaux.

À partir de 4/5 ans, en Italie, sous l’influence d’un français plus persistant parlé par moi à la maison et de la seule télévision satellite qui permettait de regarder des dessins animés ou émissions en français, mes trois enfants ont commencés à introduire de façon plus courante le français à l’intérieur de phrases majoritairement italiennes du point de vue du lexique. Cela donnait (et donne toujours mais ponctuellement), suivant les moments et les interlocuteurs des phrases du type :
« Ah, mamma, sento il ding dong de la porte! », (Ah, maman, j’entends la sonnerie de la porte), « Mi dai il chocolat ? » (Tu me donnes le chocolat ?), « tu es cattiva » (Tu es méchante), « Pourquoi il nonno non viene plus?» (Pourquoi grand-père ne vient plus) etc…

On aurait donc pu dire qu’ils « mélangeaient les langues ». Or, à l’école, dans un contexte exclusivement italien, aucuns mots français ne sortaient de leur bouche, ce, même en leur demandant d’exprimer « un qualcosina in francese! » (un ptit quelque chose en français!). Donc rien à faire, à l’école italienne on ne parle que l’italien. À la maison on fait c’qu’on veut! Le papa italien peut bien comprendre les mots italiens et maman peut en faire autant pour le français. Au contact avec leurs grands-parents français, voilà que ces enfants monolingues italiens par choix se mettent à communiquer en français, certes à cet âge imparfaitement, mais le vocabulaire y est et les mélanges inexistants!!!! Depuis qu’ils sont scolarisés en France (à peine 1 an) l’Italien est devenu inexistant à l’école, même si on leur demande « rien qu’un p’tit quelque chose en italien ! », mais rien à faire. Ils deviennent monolingues français par choix ! Sur ce schéma on peut tout à fait établir une logique de comportement linguistique (sur une période de 9 ans multiplié par trois enfants différents ce qui est une base suffisante* pour une étude pertinente) :

  1. Les enfants mélangent les langues à l’intérieur d’un mot à l’âge d’acquisition du langage maternel (ou natif).
  2. Les enfants mélangent les mots des deux langues à l’intérieur d’une phrase. Ils choisissent délibérément le degré de mélange suivant leur interlocuteur (degré d’affectivité, de confiance …), le contexte (école : reconnaissance, formalisme … ; en famille : racines et culture d’origine au quotidien, liberté … ; société : opportunité de découverte, d’intégration ou rapprochement nécessaire), et le degré individuel d’appropriation de la langue. Par exemple, Le garçon parlait plus souvent, plus fluidement en français que sa soeur jumelle au même âge, cette dernière d’ailleurs refusant de parler le français, alors qu’arrivés en France cette langue devenait sa « préférée » en l’espace d’un mois !)
  3. Le mélange n’a pas interféré avec l’évolution de la langue scolaire, puisque majoritaire. Si l’évolution de la langue native stagne elle n’est dû à l’évidence qu’à sa situation de pratique réduite.

Ci-dessous un extrait de l’étude de Mr Georges Lüdi, qui connaît bien ces phénomènes et qui donne quelques exemples et opinions sur ce parler bilingue : (…)

« Je suis parti à la gare et je suis arrivé le lendemain à neuf heures na estação de Pombal. »

« Va chercher Marc and bribe him avec un chocolat chaud with cream on the top. »

« Ces énoncés sont authentiques. Ils ont été prononcés par des personnes on ne peut plus respectables. Pourtant, ils font peur. Tout le monde admettra que parler, à un moment donné, une variété spécifique de son répertoire signifie, pour le bilingue, une possibilité d’exploiter ses ressources communicatives en fonction des systèmes de valeurs en vigueur dans la société; il peut tirer profit du capital symbolique associé à ces ressources, voire l’augmenter. Par contre, le « mélange », les « parole mezze i mezze », le « métissage » sont mal vus. Sur l’axe du prestige, les parlers hybrides occupent en effet en général une position très basse. Selon Pierre Cadiot (1987, 50), le mélange des langues « est considéré comme honteux, irrecevable, voire même en un sens maudit. Associée aux représentations sociales de l’impur, cette image est évidemment renforcée par tout ce que l’école, en particulier, véhicule en fait de valorisation de l’intégrité symbolique de la langue. On peut en effet voir là le reflet d’une « idéologie unilingue» répandue, selon laquelle (…) toute variété vernaculaire « pure » est encore préférable à des mélanges, qui sont interprétés comme signe de décadence et comme preuve d’une personnalité instable et troublée.
Or, du point de vue du linguiste, ces stéréotypes sont totalement faux. Les locuteurs des phrases citées sont parfaitement capables de parler un français, un anglais, voire un allemand tout à fait impeccables. S’ils mélangent, c’est sur la base d’un choix délibéré.

Nos travaux dans différentes communautés bilingues nous ont permis de confirmer l’existence et de dégager certaines propriétés d’un parler bilingue (Grosjean 1982, 128ss., Lüdi/Py 1986, de Hérédia 1987, Lüdi 1987, Lüdi/Py et al. 1996, etc.), parler qui résulte du contact entre les deux systèmes dans un certain type de situations d’interaction. Ce type se rencontre au sein de la famille bilingue, sorte de microcosme renvoyant à la fois à la culture de la région d’origine et à celle de la région d’accueil (Lüdi/Py1986), mais aussi dans des situations de contact telles que Fribourg au XVe siècle, l’Alsace contemporaine, les Chicanos aux Etats-Unis, etc. Dans tous ces cas, un bilinguisme individuel répandu ainsi qu’un recoupement partiel des fonctions des langues et des pratiques culturelles qui y sont liées créent des conditions propices à l’apparition d’une forme spécifique de parler qui se caractérise:

  • par un choix de langue plus variable, constamment renégociable et renégocié et/ou
  • par des « marques transcodiques » de tout genre et notamment par le fait de passer rapidement à l’autre langue pour la durée d’un mot, d’une expression, d’une phrase, pour revenir ensuite à la langue de base (code-switching).
  • (…) Et elles peuvent véhiculer des valeurs nettement positives. On a en effet pu montrer que le parler bilingue ne représente pas un pis-aller, choisi pour cause d’une maîtrise insuffisante de l’une ou de l’autre langue (ou des deux à la fois). Il s’agit au contraire d’un véritable choix de « langue » dans la mesure où tous les interlocuteurs interprètent la situation comme également appropriée pour l’usage des deux idiomes ou, plus précisément, pour leur usage plus ou moins simultané. On aurait donc trois types de situations :
    • situations unilingues appropriées pour l’emploi de la langue A
    • situations bilingues appropriées pour l’emploi de la langue A et/ou B (parler bilingue)
    • situations unilingues appropriées pour l’emploi de la langue B.

     

  • Dans des situations unilingues, voire dans le mode de parler unilingue, l’une des deux compétences est, dans la mesure du possible, désactivée; dans le mode bilingue, les deux compétences sont simultanément activées et exploitées. Le choix entre les deux dépend de la compétence présumée de l’interlocuteur, du degré de formalité de la situation, de représentations normatives des interlocuteurs, etc. Même si tous les interlocuteurs sont également bilingues, on ne choisit, en d’autres termes, pas automatiquement le mode bilingue. Comme le choix de langue en général, le choix du mode bilingue correspond à une option de définition de la situation.

    Ceci est vrai pour des bilingues équilibrés, mais aussi pour les bilingues « en devenir » que sont les apprenants. A l’opposition unilingue/bilingue s’ajoute par conséquent un axe exolingue/endolingue, les deux dimensions formant ensemble un espace bidimensionnel à l’intérieur duquel l’interaction verbale doit être située par les interlocuteurs (cf. de Pietro 1988, Py 1990, Lüdi 1993).

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